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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 19:51




A Rollande, une femme noire américaine exceptionnelle que j'ai rencontrée à Washington DC en septembre dernier.
Une de ces rencontres hasardeuses bouleversantes, qui vous secoue de partout et vous donne l'impression de vous retrouver dans la quatrième dimension!

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C'était un soir, vers les 22h, je songeais à déjà me coucher car la journée avait été longue et celles qui suivaient promettaient de l'être aussi.

Je fais un dernier saut dans le hall de l'hôtel, histoire de voir si je ne rate pas une occasion de prolonger ma soirée, sait-on jamais, et je m'installe dans un sofa pour suivre vaguement les nouvelles à la télé, mes pensées vagabondant ailleurs.
C'est alors que l'homme assis dans un autre sofa perpendiculaire au mien m'adresse la parole. De fil en aiguille, j'apprends que c'est un journaliste français en voyage à travers les Etats-Unis pour interviewer les Américains dans le cadre de la campagne électorale d'alors.
On papote, on papote, quand débarque Rollande, une voisine de quartier qui vient souvent dans cet hôtel pour taper la causette avec les voyageurs de passage. Elle a étudié et vécu quelque temps à Paris et parle un français absolument admirable. Sa joie n'est pas feinte de nous trouver là et de pouvoir partager des souvenirs, s'informer des news parisiennes, et c'est avec plaisir qu'elle se laisser interviewer par J., le journaliste, dans le cadre de son reportage.

Aubaine pour lui car sa destination suivante c'est la Floride et Rollande est originaire de Floride.
Aubaine pour moi car en témoin imprévu de cette interview, j'en apprends une couche sur l'histoire de la Floride et de ses habitants, sur sa capitale, Tallahassee (moins connue que Miami), sur la réelle condition des Noirs aux Etats-Unis, une vie d'épreuves, caractérisée par la méfiance et la peur des Blancs vis-à-vis des Noirs, Rollande se base alors sur son expérience personnelle, sur les attentes du peuple américain vis-à-vis des élections, sur son passé, en France mais également en Afrique et d'autres pays, elle a beaucoup voyagé et son ouverture d'esprit et sa compréhension du monde le confirment. Sur sa famille, elle ne souhaite pas s'épancher, il semble y avoir un malaise, encore une de ces histoires de famille, je me dis alors. Elle travaille actuellement au sein d'un organisme international à un poste à hautes responsabilités.

Rollande est une chouette femme, bavarde, très cultivée (j'étais épatée), drôle et toujours disposée à rire, dotée d'un optimisme à toute épreuve, un personnage vraiment intéressant et je l'ai tout de suite à la bonne.

Arrive le moment des photos, J., toujours dans le cadre de son reportage, et moi, parce que je tenais absolument à avoir un souvenir de cet instant et de cette femme qui me semblait hors du commun.
Je sens Rollande légèrement nerveuse, je lis l'inquiétude dans son regard, mais je l'attribue au même ennui que j'ai quand on me prend en photo. Elle laisse faire tout de même sans rien dire - clic - je fronce des sourcils à la vue du résultat, je n'ai jamais été très douée pour prendre des photos. Rollande est une très belle femme et mes photos ne lui rendent pas justice... Dommage....

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Il est quelque chose comme 1h30 du matin, après quelques rires et échanges de parole, Rollande nous dit qu'il faut qu'elle rentre. C'est qu'elle se lève tôt le lendemain, travail travail...
Je suis vraiment ravie de cette rencontre inattendue, culturellement très enrichissante, Rollande a une personnalité vraiment unique et je me sens chanceuse de l'avoir croisée dans ma vie.

On commence à se dire au revoir, bonne route, tout ça tout ça, quand Rollande fait une pause alors qu'elle nous tournait déjà le dos et nous fait:
"Mmmh... je ne sais pas pourquoi... je vais vous dire quelque chose... je ne sais pas pourquoi je vais vous le dire..."
J. et moi nous lançons un regard interrogateur.
"Oui, j'ai envie de vous le dire..". - soupirs - "aaah, vraiment je ne sais pas pourquoi" - rires dont elle seule a le secret - "probablement parce qu'on ne se reverra pas."
Coup d'oeil vers nous, mi-jaugeur, mi-amusé.
Elle retourne s'asseoir dans le sofa occupé par J. ...
... et nous lance:
"Avant j'étais un homme."

Choc-coup de point dans mon estomac! Le temps que j'absorbe cette révélation, elle continue:
"Jusqu'à l'année dernière... En fait, tout ce que je vous ai raconté jusqu'à présent, tout ce que j'ai vécu, en France, dans mon travail, quand je vous parlais de l'attitude des Blancs vis-à-vis des Noirs, j'étais un homme à ce moment-là."
Je ne vous raconte pas le vertige qu'il y a eu dans ma tête, à revoir en flashback tout ce qu'elle nous a raconté pour tout replacer dans son contexte, la lumière se faisant petit-à-petit sur les zones d'ombre, entre autres les rapports avec sa famille qui s'expliquaient d'un coup, Rollande, enfant unique, le père dans l'armée, quel déshonneur pour lui, son fils unique!

J. et moi: "Aaaah ça alors!"
Rollande, éclats de rires qui ne couvrent pas une certaine appréhension dans le regard: "Je vous ai choqués?"
Moi, respirant un bon coup, totale perturbée dans mon être intérieur, mais voulant paraître cool, compréhensive, ouverte, et encore sur mon ressenti de ce personnage exceptionnel, intéressant, intelligent, drôle, que j'admire, réalisant en plus que la révélation n'a pas dû être simple et que c'est quelque part une preuve de sa confiance en nous, et d'ailleurs, pfiou, c'est un tout piti détail ça: "Ah ben non, pas di flou! di pou! du tout!... Enfin, c'est surprenant, hein, forcément... mais bon, sinon, ben... euh... ça alors!...(je ne sais pas quoi dire...)"
J. (feignant?) le type hyper à l'aise: "Non, moi ça ne me choque pas. Je ne m'attendais pas à cette révélation, c'est sûr, mais bon, en tant que journaliste, j'ai pas mal fréquenté le milieu des transsexuels à Paris donc je connais assez bien le sujet."
Rollande est visiblement soulagée.

J.: "Mais dis donc, ça me ferait un deuxième bon sujet ça! Ca t'ennuie Rollande si je t'interviewe sur ce thème? Parce que mon but ici c'est d'avoir un portrait des Américains sur différents sujets, pas seulement sur la politique."
Rollande acquiesce, a priori nullement ennuyée. Je regarde l'heure: 2h! Je dois me lever à 8h pour attraper mon bus de retour vers New York. Hey c'est les vacances, je ne veux pas rater cette interview.

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Et c'est reparti pour 2 heures d'interview dans laquelle cette fois-ci Rollande nous livre un témoignage vraiment émouvant sur son histoire de femme prisonnière dans un corps d'homme.
J'ai été particulièrement bouleversée par l'aveu de son amour pour une femme qui était son amie quand elle était homme et qui visiblement ne peut envisager une relation avec une transsexuelle lesbienne. Alors ça par contre, ça a surpris J. qui ignorait que transsexuelle lesbienne, c'était possible. Il pensait que quand on changeait  physiquement de sexe, on changeait forcément de sexualité. Aha! On ne peut pas tout savoir! Enfin, moi je ne savais rien de rien, je découvrais tout ça ce soir-là avec l'air serein du Bouddha zen secoué de mille chocs à l'intérieur...

Son récit plus détaillé sur sa vie antérieure en tant qu'homme m'a fascinée aussi. En fait, Rollande, à cette époque-là, ne soupçonnait pas une seconde qu'il était en fait une femme. La réalisation qu'il puisse l'être s'est faite petit-à-petit, dans son rapport à son entourage. Les femmes ne voulaient pas sortir avec lui car elles ne le prenaient pas au sérieux en tant qu'homme et le soupçonnaient d'être de l'autre bord: trop efféminé n'est pas exactement le terme mais son attitude générale le différenciait d'une certaine façon. Mais cela il ne le réalisait pas, pour lui, il était un homme - un homme qui aimait les femmes qui plus est, et il souffrait de ce rejet. Jusqu'au jour où il a dû sérieusement se remettre en question, réfléchir à qui il était vraiment, et accepter le fait qu'il était en réalité une femme et qu'il ne le savait pas.

Dure réalisation mais cette acceptation l'a amené à être en paix et en harmonie avec son être - avec son entourage et sa famille, c'est une autre histoire, plus difficile, plus pénible, plus blessante: rejet, reniement, on imagine facilement tout ça.

Mais Rollande, je le disais plus haut, est un être exceptionnel, une femme extraordinaire, vive, dynamique, d'un optimisme à toute épreuve, qui va de l'avant, qui a bourlingué, que rien n'arrête aussi facilement et qui veut vivre sa vie. C'est dur mais elle ne regrette rien. Au contraire, elle n'a jamais été aussi heureuse que depuis qu'elle a ce corps de femme et qu'elle a accepté qu'elle était une femme.

La vie est par ailleurs plus facile aux Etats-Unis, nous confirme-t-elle, quand on est une femme noire que quand on est un homme noir. L'homme noir est rapidement diabolisé, il représente un danger lié entre autres au mythe de l'homme noir (je vous laisse comprendre). La femme noire, elle, n'est pas forcément plus appréciée, mais c'est le sexe faible, la société n'en a pas grand chose à craindre de ce fait...

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Un témoignage qui a suscité pas mal de réflexions en moi quand Rollande nous raconte que parmi ses nouveaux petits plaisirs de la vie, il y a celui d'aller, avec cette fameuse amie dont elle est amoureuse mais dont elle n'attend rien, se faire les ongles et se pouponner comme seules les femmes aiment le faire. Ça, Rollande, elle adore! Elle se sent encore plus femme! Alors moi dans ma tête à ce moment-là, je suis saisie d'un doute car je n'aime pas du tout me pouponner ni me faire les ongles, ni faire toutes ces choses très girlie, shopping, etc, bien au contraire, j'aime bien m'habiller décontract', je ne suis pas spécialement coquette, j'aime les arts martiaux, et à ce moment-là je me dis:
"... Mince alors! Et si j'étais un homme et que je ne le savais pas!!!"

Et sérieusement, c'est une question qui me taraude parfois maintenant, celle de savoir ce qui définit exactement un homme, une femme....

Finalement, on naît dans un corps qu'on ne choisit pas mais dont le sexe détermine tout de suite ce que la société va nous inculquer en terme de ce qu'elle a décidé appartenait à la sphère de l'homme, ou de la femme, et si on dévie de ce schéma quelque part imposé... malaise...
Les clichés ont la vie dure...

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Des femmes se sont battues pour faire évoluer les mentalités à ce sujet, et pour en revenir aux lectures, thématique de ce blog, non, je ne vous oriente pas vers des ouvrages féministes, mais j'aimerais vous recommander Voyage d'une Parisienne à Lhassa d'Alexandra David-Néel et Le roman des voyageuses françaises (1800-1900) de Françoise Lapeyre, ouvrages qui font honneur à des femmes peu ordinaires et qui témoignent de la condition féminine dans le monde à une époque pas si lointaine.

A lire également, Mari et femme de Régis de Sa Moreira qui m'avait beaucoup fait penser au sujet développé plus haut.

Ah! Et au sujet de la photo "ratée", il s'avère qu'en fait, ce que l'oeil ne peut pas détecter en live se révèle sur les photos... C'est ce qui m'avait fait tiquer mais n'étant pas au courant de l'histoire de Rollande à ce moment-là, je n'avais pas fait le lien.

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Published by A_girl_from_earth - dans MARQUE-PAGES
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commentaires

Dominique 11/03/2009 16:39

Cette histoire est très intéressante. C'est vraiment étonnant cette conviction que le corps qui nous est échu n'est pas le bon, certitude qui taraude les candidats à la transsexualité.

A_girl_from_earth 11/03/2009 22:13


Oui, c'est assez fascinant quand on se penche sur la question.
Mais ce qui m'avait encore plus fasciné dans l'histoire, c'est que pour moi il ne faisait aucun doute que Rollande était une femme, et je ne parle pas de la façade physique ni d'une attitude
gestuelle, ça va vraiment au-delà de ces aspects.
Enfin je n'aurais jamais cru que je penserais comme ça un jour...

Ah oui! Pour la petite anecdote supplémentaire, après l'aveu, elle nous avait dit aussi qu'elle avait dû s'appliquer pour bien accorder les adjectifs et participes passés au féminin (quand ça
s'appliquait à elle) pendant la première interview, pour qu'on ne se doute de rien, car bien que son français soit admirable, l'accord du genre est une particularité de la langue française qui
n'existe pas en anglais!


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